Le samedi ou le dimanche, il porte parfois un costume. Il laisse de côté son tablier d’ouvrier soudeur à temps plein et il enfile une image plus sociale de lui-même. Dans une famille turque immigrée, les apparences comptent plus que tout. En pays étranger, chaque membre montre le visage d’une famille comme une autre dans une capitale européenne : papa, maman, enfants, qui le weekend, se détendent et se prennent en photo, entre autres loisirs. Il doit avoir 25 ans sur celle-ci. Sa femme est probablement enceinte du troisième enfant, un garçon espère-t-il. Il n’avait pas pris la peine d’aller voir sa deuxième fille au moment de l’accouchement. Il visita sa femme quelques jours plus tard parmi d’autres visiteurs à la maternité de l’hôpital. Ce matin-là, il prit le temps de choisir un costume, il accorda une cravate à la chemise.
La famille vit au troisième étage d’un immeuble de rapport sur le bord d’une large chaussée bruyante de circulation. Deux autres familles turques vivent aux deux étages en-dessous. Un samedi matin, l’immeuble est déjà bien réveillé. Dans l’après-midi, les familles voisines envahiront les lieux et il sera impossible de distinguer celles qui vivent là des autres.
Le jeune patriarche descend au salon pendant que sa jeune femme prépare le déjeuner. Il se dirige vers une armoire, il en sort un appareil photo : une réflexe Zenit-E 35MM. Une machine soviétique parmi des écrits et des lectures tout aussi communistes. Jeune militant, il est actif dans une association d’entraide ouvrière fréquentée par des gens d’extrême gauche venus de Turquie. La photo date de 1980.
Ses filles jouent par terre. La cadette, vêtue de bleu ciel, ne marche pas encore. L’aînée, occupée à raturer un dessin, gesticule à cause de sa jambe plâtrée qu’elle traine comme un jouet encombrant. Le jeune père râle contre sa femme, la traite probablement d’incapable. Elle tenait sa fille par la main et descendait vers le palier où se trouve les toilettes. Son pied glissa sur une marche et elle tomba sur sa fille. Un accident aussi absurde que brutal, comme il en arrive souvent dans ces foyers agités. La chute fissura des osselets dans la cheville de la petite qui ne pleura même pas. Et depuis cet incident, il ne rate aucune occasion pour la sermonner. Sa femme, ayant l’habitude des critiques, ne réagit pas. Elle se contente de déposer les oeufs cuits à table et de couper le pain dans une soumise indifférence.
Il enclenche le minuteur de la Zenit. Il dépose l’appareil sur le plat en marbre cassé de la cheminée condamnée depuis le siècle d’avant. Il se précipite en face de l’objectif. Il soulève sa fille aînée à un bras et sa femme dépose la cadette bleue ciel dans l’autre bras. Elle se retire du champs de vision. Ou peut-être qu’il lui demande de reculer. Il aimerait une photo de lui, seul avec ses filles. Ou dit autrement, il désire une trace de l’image père, le statut dont rêvent tous les hommes turcs. La réflexe s’enclenche, un flash de lumière fige cet instant dans le temps.
On dit toujours qu’une photo est le temps figé à un instant T, une mémoire.
45 ans plus tard, lorsque je contemple celle-ci, j’essaye de me souvenir. Aucune trace de mémoires, même pas de mon pied sous plâtre. Par contre, cette image me bouleverse. Et je n’en saisis pas la raison. Je me sens capturée, comme aspirée par la photo. On évoque rarement le fait qu’une image aspire l’émotion de celui ou celle qui regarde. Comme un animal caché qui surgit et avale l’âme du regardant, la photo ouvre un gouffre où les émotions se déversent à flots. C’est sa puissance. Quand je la regarde, la photo me traque. A la moindre brèche inconsciente, elle active une charge d’émotions et elle engloutit. Et telle dans un marécage, je m’y enfonce sans espoir d’échappatoire. Faut se méfier des images, derrière la surface se cache toujours un monstre prêt à dévorer l’âme.
Dans chaque foyer, il y a Mère. Une ample femme yourte autour de qui s’organise la vie de famille. Assortie de ses filles, soeurs et belle-soeurs, elle s’érige en cheffe militaire lorsqu’une fête de circoncision s’organise pour son fils.
Depuis l’aube, Mère distribue les ordres. Elle transforme la maison en célébration, aujourd’hui son petit soldat sera circoncis. Dans la cuisine, centre névralgique de son armée féminine, elle prend un instant son souffle. Elle se souvient du sexe érectile de son merveilleux bébé mâle. Les femmes félicitent Mère. Je me souviens des mamans qui exhibaient les penis en trophée. Par contre, aucun souvenirs d’exaltation à la vue de la pliure de chair des bébés femelles.
Sans fils, une mère n’est pas Mère. Entre rires et discussions animées, Mère s’enorgueillit d’avoir engendré un garçon qui, aujourd’hui, entre dans le giron des Pères. Les femmes gémissent, miaulent, certaines la félicitent : que Dieu protège leurs fils. Mère retrousse les manches, elle ne perd pas de vue pour autant les vas et viens de ses filles en plein service. Telle une araignée au milieu de sa toile, elle sent la moindre vibration dans toutes les pièces de la maison. Si elle se permet un moment de légèreté, c’est pour mieux détecter celles qui paressent à la tâche. Particulièrement dure avec ses propres filles, elle n’hésitera pas à les sermonner en public. Une fille n’est que la continuation du corps de Mère. Un clone. Souvent elle se plaint de sa progéniture féminine. Jamais comme il faut, imparfaites copies, elles sont condamnées à être comparée au modèle d’origine. Le garçon, lui, il fait la différence. D’où les soins particuliers à cet être qui n’est pas comme elles. D’où la servitude des soeurs, obligées de jouer à la maman. Plus tard, elles seront mère de leurs frères, mère de leurs maris, mère de leurs amis, peut-être de leurs patrons ou collègues et même des voisins parfois.
Pendant que ses grandes soeurs s’échinent aux multiples tâches pour assurer l’accueil des invités, le candidat à la circoncision joue avec ses cousins. Il a 9, 10 ou 11 ans.
Tôt le matin, Mère l’habillait d’un costume de soldat, l’habit de circonstance. Elle ne croit pas au bonheur dont elle ne connaît pas la saveur mais elle comptabilise les satisfactions, une sorte de gratification qui exhale du sacrifice de son être au foyer. La fierté ? Mère n’existe que par elle. Son bébé a grandi et voilà qu’il s’habille en homme. Comme pour toute initiation, il commencera par être un bon soldat. Sur cette photo, il y en a trois. Un jeune père, un fils et un neveu. Une fête pour deux circoncisions, question d’économie dans un foyer d’ouvriers.
Assis sur le lit, offert aux regards, le petit homme s’empiffre de bonbons, impatient de rejoindre ses copains. Mère le réajuste, le somme de ne plus bouger le temps que tous le voient. Debout, le soldat se laisse faire. Mère boutonne la chemise, elle introduit les bras dans la veste si bien coupée. Elle serre la ceinture du pantalon. Elle manipule le corps de son fils comme un chiffon, le sien. Satisfaite, elle ajuste la casquette décorée de nattes dorées, un rien grande pour lui. La satisfaction du résultat relève son nez et gonfle sa forte poitrine. L’enfant soldat courre rejoindre sa bande.
À genoux au sol, Mère se fige un instant dans l’ambiance saturée d’hommes. Un vide creuse son âme. Son corps épuisé s’alourdit. Occupés à boire du thé noir ou du sirop de rose au clou de girofle accompagnés de gâteaux et de baklavas faits maison, les hommes parlent avec bruits et fument à plein poumons. Personne ne la remarque dans ce furtif relâchement. Mère fait partie du décor, une garde robe usée que personne n’a ouvert depuis la nuit des temps. La fatigue et les tensions accumulées cherchant un échappatoire, convulsent son corps de l’intérieur. Elle reconnaît les spasmes. La panique est brève. Elle secoue sa tête et revient à son esprit pragmatique. Elle rigidifie sa robuste carcasse. Elle ravale un cri de douleur venue du fond de son enfance. Elle brûle les larmes sous la voûte de ses yeux et se lève pour retourner à sa fonction.
Dans la rue, des grappes de gens entrent dans la maison. Les invités se bousculent dans les couloirs. Les hommes dans le grand salon, les femmes dans la cuisine et la salle de bain ou alors agglutinées sur les paliers d’escaliers. Installé face à l’assemblée masculine, le lit décoré occupe tous les regards. C’est là qu’aura lieu le rituel. Le héros s’y reposera après la délicate chirurgie et tous pourront l’admirer.
L’accueil déployé, Mère salue ses hôtes et distribue des bons appétits sur son passage. Son mari assis parmi les hommes, joue un rôle crucial, comme elle le lui fît répéter. Mais Mère connaît bien la susceptibilité masculine, quand elle lui rappelle les règles, elle fait en sorte qu’il se sente Père. Comme tout bon patriarche, que c’est lui qui dirige le foyer alors qu’il n’en est qu’une image. Elle choisissait son costume et l’habillait avec soins. De loin, elle le tient à l’oeil. Modèle à suivre pour son fils, elle en contrôle les moindres gestes.
Personne ne le dira, mais tout le monde sait que la cheffe, c’est elle : Mère. D’où la violence dans le couple. Souvent le mari se rebelle mais comme il se comporte comme un fils soumis, il se sent coupable de l’avoir frappée. S’il n’use pas de la violence physique, il dérive en manipulation ou autre perversion. Il survit ainsi à l’emprise auquel il participe par aliénation. Parfois, il disparaît plusieurs jours. Mère ne s’en inquiète pas. Elle défoulera sa colère à son retour. Ces hommes-là ne peuvent pas survivre seuls. Le sien n’a pas tenu un poêle en main de toute sa vie, incapable de faire une omelette. S’il mène une double vie secrète, Mère sait qu’il assumera son rôle au foyer. L’honneur est une valeur non négociable. Même défaillant ou absent, Père s’exposera lors des fêtes ou des mariages. Et les gens loueront la force, le sacrifice et l’endurance de Mère. C’est elle qui fait de lui un homme.
Mère scrute ses filles dont les écarts seront sujet de discussions par la suite. Elle les examine de la tête aux pieds. Elle mesure de loin la longueur des robes. Elle reboutonne un décolleté qui laisse à désirer. Leurs rôles ne se limitent pas à servir. Potentielles futures mères, les filles tissent la toile de la yourte à l’extérieure.
Elever une future femme est un art appliqué du paradoxe. Par exemple, exercer l’humiliation face au garçon en même temps que la sublimation de la force du féminin. Ou encore, lui rappeler sans cesse qu’être une femme, c’est se sacrifier pour le foyer tout en copiant Mère que tous finiront par servir. Qu’une fille étudie pour s’émanciper mais qu’au final elle trouvera la liberté en étant une épouse instruite et une mère intelligente. Ou encore qu’il faut dominer mais sans vraiment exister. Le cerveau des filles réagit aux attaques cognitives en forgeant un esprit malin, voir diabolique. Les plus habiles deviennent de redoutables actrices, elles enfilent les rôles comme des chaussettes. Elles finissent abruties. Beaucoup d’entre elles ne savent pas qui elles sont, creuses et moulées en poupées plastiques, aliénées à des personnages de fiction.
Aujourd’hui, la circoncision se pratique à l’hôpital dans les conditions d’hygiène optimale. Une anesthésie locale et en quelques minutes le prépuce est enlevé. Avant, le garçon la subissait vers 10 ans en moyenne. Le rituel marquait le passage de l’enfance vers la puberté. A l’ère du numérique, le bébé est dépouillé de son prépuce, encore inconscient de son genre. Il le découvrira des années plus tard dans les vestiaires des cours de gym ou de natation quand ses potes riront de son zizi sans bonnet.
L’époque des fêtes en salle avec orchestre des familles les plus nanties, où le kitsch du décor rivalisait avec les liasses d’argent papiers lancées sur les danseurs, est aussi révolu. J’ai gardé en mémoire les circoncisions célébrées à la maison. Les rires débordaient sur les trottoirs, les enfants jouaient encore libres et insolents. Les voisins belges se faufilaient parmi nous et profitaient des saveurs exotiques dont les parfums embaumaient le quartier. Les femmes jouissaient de nourrir le monde jusqu’à l’écoeurement. Les hommes pavanaient comme des coqs à l’air libre. C’était le désordre autorisé. Un bordel familier d’où s’échappaient des joies inattendues, des drames salutaires, parfois des catharsis à la fin heureuse.
L’imam accompagné d’un circonciseur, n’importe qui formé à l’assistance médicale, font leur entrée au salon. Des musiciens animent l’ambiance aux sons du tambour et de la flûte traditionnelle. Des femmes dansent là où il reste un peu de place pour bouger. Le héros de la journée porte une longue tunique blanche. Insouciant, il joue avec les autres enfants. Des cousins plus âgés l’attrapent pour l’allonger sur le lit de velours rouge sang. Tout le monde tente de détourner son attention. Certains lui disent : un homme n’a jamais peur ; un homme ne pleure pas. Quelques adultes penchés sur le corps innocent, lui bloquent les bras et les jambes. L’imam termine à peine les versets appropriés que le tambour s’accélère de plus en plus fort. Des voix citent Dieu, des échos circulent dans toute la maison jusque dans la rue, ils invoquent la protection du Père suprême. Le couperet tombe sur le bout du sexe et le prépuce disparaît. La musique reprend, le joueur de flûte crache tout son souffle dans son instrument. Applaudissements, cris et soulagement. L’enfant ne sachant pas s’il doit pleurer ou rire ou faire quelques chose, sourit bêtement et sidéré. Le trauma passe inaperçu même pour lui. Des dizaines de mains lui touchent la blessure et l’entre-jambe. D’autres mains le nettoient et le désinfectent. Bientôt, il sentira la douleur mais des voix résonneront dans ses oreilles : ne pleure pas comme une fille !
Au fond de la cuisine, Mère verse une larme. Dans une fausse réserve, elle l’essuie du revers de sa main qui sent encore les oignons. Elle observe le théâtre dont elle a minutieusement organisé le décor. Ses sourcils montent au front, ils font signe à ses filles. Elles courent nettoyer les restes de l’opération. Elles jettent les linges tâchés de sang. Elles couvrent le lit de son velours carmin et repiquent les broderies tombées des murs. Des années de mains d’oeuvres que Mère transmit à ses filles. Moi aussi, encore enfant, j’apprenais à broder des roses compliquées.
Le sucre des milles et un desserts surchauffe les cerveaux, les hommes s’agitent. Ils veulent des photos avec le héros. Le petit soldat reçoit des cadeaux et les invités épinglent des billets sur la tunique immaculée. Mère récupère l’argent dans une trousse cousue sous son tablier. Elle compte à vue d’œil. Faut que ça entre dans les frais. Satisfaite, elle savoure une victoire méritée. Elle livre son fils à la communauté des hommes. Ils défilent devant l’objectif du photographe. 40 ans plus tard, à la vue des soldats circoncis, les gens ne penseront pas à Père, ils féliciteront Mère.
J’imagine un instant une dispute violente avec mon père. Soudain, il attrape une poignée de mes cheveux et tire si fort que j’en perds l’équilibre. La douleur est aussi intense que l’humiliation subie. Dans le corps d’une femme, les cheveux sont une part vulnérable de l’identité. A priori, un père furieux giflerait sa fille ou bien il lui assénerait un coup au visage, s’il était vraiment en colère. Peut-être la bousculerait-il, la secouerait-il pour la recadrer. Tirer les cheveux n’est pas un geste anodin. Je n’ai pas vécu cette scène, mais ma mère, Hafize, oui.
Un jour, elle me tendit un petit sac en tissu. À l’intérieur, une natte de longs cheveux bruns. D’abord surprise, une intense curiosité m’envahit. D’une main, je tenais la partie la plus épaisse, semblable à une queue de cheval coupée à la racine. De l’autre, je déployais mes doigts dans les fines mèches tressées jusqu’aux pointes. Je m’assis et déposai la longue liane doucement sur mes genoux. Comme un chat qui dort, elle semblait vivante. Je sentais le poids de cette masse soyeuse, brillante et encore intacte. Fascinée par cette chose surgie du passé, je m’imprégnais de son mystère.
« J’avais 16 ans quand je les ai coupés », me dit ma mère. La scène se déroule en plein jour, dans un village reculé d’Anatolie centrale. Le soleil brille à midi dans un ciel sans nuages. L’air sec et brûlant de l’été soulève la poussière au moindre pas. La pauvreté de la maison en briques de torchis et toit de roseaux tranche avec celle des voisins, où vivent des oncles, des tantes et leurs nombreux enfants. Aînée, Hafize s’occupe de ses sept frères et de sa petite sœur, en plus des tâches ménagères, des repas, du linge, des animaux, de tout.
Un jour, alors que son père est présent, elle ose se plaindre de son irresponsabilité. Il a des dettes, il est souvent absent et il semble indifférent aux difficultés quotidiennes de sa famille. Hafize ne hausse même pas le ton. Elle exprime seulement ce qu’elle pense de sa défaillance de père : les dettes qui s’accumulent, les absences répétées, le fait de les laisser seuls à la merci des huissiers ou des gens malveillants. Tout dans le comportement de son père exaspère l’adolescente. En réaction, il l’attrape par les cheveux et la traîne si violemment qu’elle semble encore ressentir la douleur aujourd’hui. Hafize se relève sans rien dire. Elle ramasse son yazma, un foulard typique porté par les femmes. Elle ne pleure pas. Elle rentre à la maison, prend des ciseaux et coupe net son épaisse natte tressée à la base du crâne. C’était un peu avant son mariage arrangé, qui l’emmènera en Europe.
Ma grand-mère n’a jamais connu cette histoire. Aussi absente que son mari, elle travaillait dans les champs ou faisait le ménage dans les maisons. Parfois, elle partait plusieurs jours dans les villages voisins pour s’occuper des animaux et des enfants des autres en échange de quelques sous. Hafize portait seule le poids du foyer, sans se plaindre. Elle se souvient avoir regardé les filles de son âge aller à l’école. Quand elle accompagnait ses frères, pourquoi n’est-elle pas simplement entrée dans une classe ? Ses parents ne s’en seraient même pas rendu compte. Elle aurait pu, au moins, apprendre à lire et à écrire.
L’absence de ses parents la pliait sous une responsabilité trop lourde pour son âge. Hafize fut une fille précoce. Elle ne connut ni l’enfance ni l’adolescence. Dans ces familles venues de loin, une forme de servitude se transmet encore des mères aux filles. La femme, aliénée à un rôle, perpétue une violence. Son corps sous emprise fauche son identité. Elle ne sait pas qui elle est. Elle sait juste ce qu’elle doit faire et comment le faire. Dressée pour servir, enfanter et ne pas penser, la femme naît, grandit et meurt à côté de sa vie. Hors d’elle-même, façonnée et définie par un environnement hostile au féminin.
Couper ses cheveux, dans un geste si brutal, était peut-être pour Hafize une manière de reprendre le contrôle de son corps. Était-ce un refus de la soumission ? Une reprise de pouvoir sur elle-même ? Ou couper sa chevelure lui permettait-il d’éviter toute prise sur son être dans le futur ? « Adolescente, je coupais mes cheveux pour les donner à des copines. Lors des fêtes de mariage, elles en faisaient des extensions », raconte-t-elle. Mais cette natte de cheveux, ma mère l’a gardée. « Je ne sais pas pourquoi, » me dit-elle. Comme un bijou de famille, elle l’a préservée pendant plus de 45 ans. J’en suis maintenant la gardienne.
Dans le mythe identitaire de Narcisse, l’adolescent découvre sa vive crinière sauvage dans le reflet de l’eau avant de mourir noyé. Egérie de nombreux peintres, le corps mort de la belle Ophélie dérive dans une rivière. Sa longue chevelure flotte comme un linceul autour de son corps. Les cheveux de Médusa la Gorgone ou dans le cinéma populaire, la spectrale chevelure noire du personnage féminin dans le film d’horreur The Ring. Les cheveux hantent nos inconscients. Dans les récits, ils signent toujours le fin fil entre la vie et la mort.
Alors que le corps pourrit puis disparaît, enterré dans un tombeau, les cheveux résistent au temps. Dans un environnement pauvre en oxygène, ils persistent intacts pendant des siècles. Aujourd’hui, je garde cette rage de cheveux délicatement enveloppés d’un yazma rouge aux bords brodés. Elle repose dans l’obscurité d’une boîte noire dédiée à la mémoire des femmes de ma lignée dont les colères tressent mon coeur.
Le regard grave d’une solitude encore inconsciente, le poing fermé à la taille, je m’érige bien droite dans le chaos de l’enfance. J’avais 5 ans ? 6 ans ? Ma mère coupa court mes cheveux infestés de poux. Un temps où elle disposait de mon corps comme d’un prolongement du sien.
La photo fût prise sur la chaussée de Louvain, près de l’ancienne gare. Les façades des maisons basculent à gauche. Etrange photo dont le bord droit tranche le corps de mon père. Tout est instable dans cette image. Trois familles partageaient l’immeuble pour un seul loyer. A défaut d’espace de jeux et tant que nos seins n’avaient pas poussés, nous jouions sur le trottoir et les rues avoisinantes. Les hommes solidaires ferment le fond de l’image. Ils dominent le désordre innocent où nous sommes figées à jamais. Une enfance qui m’émerveille autant qu’elle me terrifie.
Les filles, c’est moi, mes soeurs et mes cousines. Les foyers formaient des grappes de parents et d’enfants encaissées dans les maisons mitoyennes. Nous vivions en communauté. Nous grandissions ensembles. Nous sommes toutes nées dans le quartier turc autour de l’église de Saint-Josse, un des creux de l’ancienne rivière du Maelbeek.
A l’origine ce cours d’eau sillonne une vallée de marais, de marécages et d’étang qui le rendirent célèbre au moyen-âge. Depuis sa source, encore visible dans le parc de l’Abbaye de La Cambre, le Maelbeek alimentait les faubourgs au nord et nord-est de l’ancienne Porte du Botanique. La rivière abreuvait en abondance les champs de fruits, les moulins et les coteaux de vignes sur ses rives. Le faubourg bucolique attirait les notables de la ville et des personnages illustres comme les Ducs de Brabant et les Ducs de Bourgogne qui y construisirent des châteaux. L’industrialisation au 19è siècles vit apparaître d’autres moulins mécanisés, des brasseries à la chaîne et des fours à chaux qui attirèrent une population grandissante venue des campagnes. La rivière vertueuse et ses marais fertiles finiront par brasser la mort et le choléra. L’urbanisation massive avec la population ouvrière agglutinée sur ses bords et les déchets industriels finirent par l’empester. Les hygiénistes en vogue de l’époque décidèrent de l’enterrer. Devenu collecteur d’égouts, le Maelbeek coule encore aujourd’hui. Rue du Moulin, rue Potagère, rue des Coteaux, rue des Moissons,… autant de noms actuels de ce paradis perdu.
L’immigration turque s’enracine dans ce paysage depuis un demi-siècle. Nous sommes les filles du marais. Malgré nous, nos traces hanteront ces lieux. Entre deux films, j’écris des fragments de récits. A travers ce blog, j’exorcise des fantômes. Je pratique une sorte de fiction souterraine de nos vécus.
Il y a quelques années, mes parents décidaient de partir en Turquie. Ils désiraient vivre leur retraite dans leur pays d’origine. Pour eux, ce départ consacrait 52 années bien remplies en Europe. La mission d’une vie accomplie, ils rentraient se reposer à la maison, chez eux, là-bas. La séparation m’écorchait l’âme. Leur départ déracinait une part de moi car ma maison, mon enfance, mes origines, c’est eux vivant ici.
Ma mère fait partie de la génération des premières arrivées en Belgique. Elle est une de ces filles arrachées à la terre d’Anatolie. A peine adultes, elles étaient paysannes et la plupart analphabète. Elles débarquaient dans une capitale européenne avec comme seul bagage, le courage. Aujourd’hui, certaines sont décédées. D’autres malades ou dans l’attente d’une retraite. Elles partent les unes après les autres. Des femmes sages ou folles acérées, des amoureuses de leur fils ou des cruelles dévorant leur filles en passant par les puissantes matriarches, ces femmes clôturent un chapitre de leur vie. Le départ de ma mère tourne une page pour moi aussi. Elle quitte le creux de mon enfance. Elle me déracine avec elle. La vague des premières arrivées s’évanouit à l’horizon. L’aura familière du quartier disparaît dans leur sillage. Il change de visages et se peuple d’autres histoires. C’est fou comme nous habitons les lieux dans nos pensées.
Lorsque je passe vérifier le courrier, le silence de la maison crie une absence. Tout ça pourquoi finalement ? Toutes ces joies, ces drames et les tragédies vécues, étaient-ils destiné à s’évanouir dans l’imaginaire ? Les scènes d’une vie désormais passée surgissent ici et là. Et ma mère, comme toutes ces muses écorchées, me laissent seule avec leurs fantômes. Une génération de femmes s’en va, une autre la remplace. Tel un cours d’eau, la vie singulière de chacune coule vers la grande mère des récits.
De la pluie salvatrice à l’orage enragée, les récits des filles du marais révèlent l’éclat d’une lumière dans un verre d’eau jusqu’à la puanteur des eaux sales ou l’on respire parfois les vapeurs putréfiées. Pour moi, c’est écrire un barrage de mots aux flots de l’oubli. Il ne s’agit pas de nostalgie. Ni de commentaire vague sur une image quelconque. Nous les filles, nous portons les stigmates de ces mères déchues. Des torrents d’émotions sont retenus dans nos corps. Une photo nous regarde autant que nous la contemplons. Il s’agit de voir. Voir aujourd’hui dans le regard de la petite fille à la robe verte, ce qu’elle regarde au fond de moi. Voir au-dedans de l’image et plonger dans ses propres eaux troubles.
Hafize pose devant l’objectif de son jeune mari Mehmet. Elle a 17 ans.
La scène a lieu dans un parc de Bruxelles un jour de l’été 1975. Elle ne savait pas encore qu’elle vivrait non loin de ce square fleuri pendant 50 ans. Sur cette photo destinée à sa famille restée au village en Anatolie, elle semble heureuse et confirmée dans son statut de femme mariée.
En Turquie, quelques semaines avant, elle se mariait avec une photo de son époux que son beau-père montrait au gens. Il l’impressionna avec son chapeau feutré et sa grosse bague en or. Un court repas festif conclut l’affaire. Quelques jours après Hafize prenait place parmi les bagages, en route vers la Belgique. Elle sortait de son village pour la première fois.
Arrivée au coeur de l’Europe, il fallait des photos en retour afin de prouver que le jeune époux était bien réel. Que son beau-père était un homme honnête, qu’il avait tenu sa parole et qu’il avait dit vrai à propos de son fils : un bon travailleur en âge de fonder une famille. Instruit, un des rares hommes ayant terminé le lycée parmi les travailleurs immigrés. Hafize, elle était analphabète.
A chaque fois que je contemple cette photo, je me demande pourquoi est-elle agenouillée ? Le désir d’être une fleur parmi les fleurs ? Lorsque je lui pose la question, elle ne s’en souviens pas. Un sourire timide anime son visage. Les poings fermés déposés sur les courts pans de sa robe lumineuse. Son regard semble déterminé mais je perçois un voile d’hésitation qui les couvre. Un malheureux piquet et un fil métallique donne l’impression d’observer un animal dans une clôture. Agenouillée comme prête à bondir. Sauvage, Hafize l’était. En quelques jours, sa vie bascula. Tu partais à l’étranger, promise à un inconnu, dans une belle-famille que tu n’as jamais vue. As-tu eu peur ? Non, jamais, me répondit-elle.
Son père, endetté chronique, errait ici et là. Sa mère, souvent absente, travaillait comme ménagère dans les maisons des plus nantis du village. Sans la présence de ses parents, elle s’occupait seule de la maison, des enfants et des animaux. Dans les villages retirés du pays, sans protection, une fille est une proie facile. Hafize se défendait à coup de pierre ou de bâton face aux assauts des mâles sans scrupules qui guettaient à l’ombre. Farouche, elle dérangeait par sa beauté insoumise. L’étau se resserrait, les gens parlaient, les regards l’accusaient d’être désirable. Le mariage arrangé tomba du ciel et lui servit un visa en or. Elle dit oui sans hésiter. Elle quittait ce trou perdu et ses gueules affamées. L’inconnu l’emportait vers un horizon sans retour. Elle cite encore aujourd’hui les paroles de son père : si son époux la répudie pour une quelconque raison, ne la renvoyer pas, jeter là sur le bord de la route.
Une pauvre gamine des steppes arides débarquait ainsi dans une capitale européenne. Hafize n’aura pas le temps de rêver. Si quelqu’un lui racontait la vie qui l’attendait après cette photo, comment aurait-elle réagi ? Elle traversera bien des épreuves comme ses belles-soeurs, ses cousines et ses voisines. La génération des premières arrivées en Belgique. Enfermées dans l’enclos des familles turques, ces pionnières organisaient la vie collective tandis que leurs maris travaillaient 12 à 14h par jour. Elles subiront l’humiliation, la violence, la solitude, la maladie… Comme Hafize, les femmes se fracassaient dans le quotidien de l’exil. Accablées sous les charges domestiques en plus d’un emploi précaire pour la plupart, elles se dévouaient à la survie des foyers. Sans elles, les hommes auraient disparus et il n’y aurait pas eu d’immigration turque.
Sur cette photo, elle baigne encore dans l’innocence blanche de son ignorance. Hafize fût la première fille du village à partir pour l’Europe. Avec son mari, ils consacreront plus de 20 ans de leur vie et autant d’économie, pour faire venir ses frères et sa petite soeur. Pour les sauver, précisait-elle. Un laps de temps où elle donnera naissance à cinq enfants dont une fille décédée à peine née. Ses trois filles, encore adolescentes, quitteront la maison trop tôt par des mariages arrangés. Hafize ne s’y opposera pas.
Sur cette photo, elle ne s’imagine pas encore mère. Elle se contente de poser, satisfaite. Ne serait-ce pas un regard d’orgueil ? Oui, Hafize gagnait un combat. Elle n’était plus la fille à la jupe déchirée et aux pieds nus écorchés. La photo confirme son nouveau statut. Elle a survécu au village. Ce sourire de biais apprécie en réalité une petite victoire. Peut-être même une vengeance contre les gens qui souillèrent son nom. Ceux qui la disaient bonne pour la mauvaise vie, qu’elle finirait comme une bête de somme dans le lit nuptial d’un attardé.
Pour la photo, une voisine prêta une robe qui trainait dans une armoire. Sa belle-famille lui donna un collier avec des pièces en or qu’ils lui reprendront ensuite. Pas de séance de maquillage, ni de coiffeur, elle n’aura jamais droit à une vraie célébration de mariage. Rien. Elle enverra par la poste cette image parmi d’autres comme preuve de son statut : bien mariée. Aujourd’hui, ce que la photo révèle, c’est qu’elle fût échangée pour une somme d’argent. Ses parents l’abandonnèrent à un inconnu qui l’emmenait pour un fils que personne n’avait vu dans la jungle d’un pays étranger. Comme beaucoup de femmes, son départ vers l’Europe enclenchait des décennies de servitude dont seuls les hommes en profiteraient.
A l’avant-plan, un mur d’hommes. Mon père, le premier à droite a 22 ans. Il donne le ton d’une pose masculine. Le regard frontal, un léger sourire, les épaules presque fières, ces hommes croyaient être les héros d’un occident à conquérir. Tous pères de famille. Nous vivions dans le même immeuble d’un quartier du nord de Bruxelles. Cette photo fût prise rue Charles Quint.
Le mur du fond déploie un tapis décoratif où l’on voit des femmes. Dans un jardin, elles discutent autour d’une liseuse de marc de café. Ces tapis en velours ornaient les foyers immigrés turcs. Ils apparurent dans les années 70’. A l’origine, ils se vendaient parmi les électro-ménagers et le tabac, dans les marchés de contrebande de part et d’autre de la frontière au sud-est de la Turquie. Ils migraient ensuite vers les grandes villes de l’ouest comme Istanbul et Izmir. Depuis le Bosphore, ils voyageaient vers l’Allemagne pour ensuite tapisser les murs de nos quotidiens domestiques au coeur de l’Europe.
Mon père et ses acolytes regardent vers nous, sauf l’homme avec la veste en cuir. Qui prenait la photo ? Quand il commente cet instant d’un jour de mars 1977, mon père se souvient de ses camarades. Rencontrés dans une association du quartier qui défendait les droits des travailleurs immigrés, ces hommes déterminés s’aidaient les uns les autres. Les mains croisés au dos, le regard satisfait, mon jeune père louait les lieux. Il évoque cette période comme si c’était hier. Il trouva ce logement suite à une expulsion forcée. Le racisme était moins tabou qu’aujourd’hui. Les propriétaires belges louaient rarement aux immigrés travailleurs. Employé avec un contrat, mon père loua toute la maison afin que ses amis y logent avec leurs femmes et leurs enfants.
A cette date, j’étais un bébé de neuf mois. Je dormais peut-être dans un berceau installé quelque part dans ce petit appartement de deux pièces. Les trois hommes au milieu sont morts depuis. Celui au centre, en costume blanc se suicida en tirant une balle dans la tête. Tout le monde avait une arme à la maison.
Derrière ce quintet masculin, le tapis mural expose six femmes orientales. Aucune ne regarde vers nous sauf celle à l’épaule dénudée. Elles se prélassent dans un jardin. Assise au sol, la liseuse de marc de café plonge le regard dans le secret des images formées par le marc de café séché. A droite, deux autres belles discutent avec enthousiasme dont l’une d’elle fume. Aucune femme de mon entourage n’aurait osé fumer devant un homme.
Deux présences plus sombres encadrent ces dames. L’une sert le café à gauche, l’autre à l’extrême droite a le visage voilé et le regard baissé. Est-ce une simple servante qui médite les paroles d’une maitresse ? Dans le fond du jardin au centre, jaillit l’eau d’une fontaine dégoulinante d’écumes blanches. Des oiseaux chantent sûrement et avec un peu d’attention, j’entendrais presque l’été d’un quartier où les palais se suivent comme des trophées. Les forteresses des milles et une nuit où des femmes s’épanouissent dans une féminité.
Ces grands tapis de velours aux couleurs chatoyantes animaient les murs de mon enfance. Je les contemplais pendant des heures. Les scènes semblaient si vivantes qu’à peine les yeux posés dessus, je m’envolais en rêveries parfumées de rose et de jasmin. J’ai grandi avec ces belles nonchalantes, aux décolletés profondes et aux poses charmeuses. Les femmes autour de moi n’étaient pas des Shéhérazades sensuelles.
Les hommes travaillaient tous à cette époque. Je croisais mon père au repas du soir. Je grandissais parmi les femmes et les enfants. Nous peuplions avec bruits les petites maisons mitoyennes bruxelloises.
Ma mère, mes tantes et les voisines ne ressemblaient en rien à des orientales veloutées. Et nous, les filles, nous étions loin des contes de fées. Nos jeunes mères nous éduquaient à assurer de multiples fonctions. Mère nourricière, femme digne, fille honorable, épouse docile, soeur servante, bonne ménagère, etc. Chez nous, les femmes s’affairaient du matin jusqu’à tard le soir à nourrir la famille élargie, à nettoyer de fond en comble les habitations exiguës, à cuisiner non stop et à organiser les jours et les nuits du clan. Faute de jardin, les femmes se reposaient un instant lors des sorties des enfants au parc du quartier, souvent le petit square arboré du coin, duquel elles rentraient encore plus fatiguées.
Je ne me souviens pas avoir vécu ni avoir été témoin d’une scène comme celle représentée sur le tapis. Ces créatures n’étaient pas de notre monde.
Pour nos mères, ces tapisseries cachaient un défaut sur le mur ou elles coloraient les espaces un peu sombres. Pour certaines matriarches, ces images affichaient un niveau de vie plus argenté. Ils coûtaient chers.
Nous les filles, nous rêvions d’être comme ces mystérieuses inconnues. Elles vécurent dans nos imaginaires pendant des décennies. Il y avait celui avec le cerf majestueux qui trônait avec majesté au milieu d’une nature sauvage. Et une autre scène murale qui occupa longtemps nos songes de pubères, celui où un cavalier en turban blanc kidnappait une femme. Ou alors, ils fuyaient ensembles. La question divisait. Certaines pensaient à une fugue des amoureux. Les autres, choquées, condamnaient le cavalier. Il kidnappait une pauvre fille innocente coupable d’être trop belle. Moi, je crois qu’il s’agit d’une fuite pour l’amour. Le ténébreux cavalier et sa bien-aimée échappaient à leurs familles opposées à leur idylle. Ils galopaient unis vers leur destin.
Je me souviens de l’étreinte avec laquelle il enveloppe sa belle, serrée sur sa poitrine, tout en tenant les rênes du cheval au galop. Un instant de passion figé dans le temps.
Assise au sol, la liseuse médite. Absorbée par le marc de café… Que voit-t-elle ? A qui appartient ce fond de breuvage consommé et livrée à la devineresse ? Est-ce la tasse de la seule femme qui nous regarde ? Celle à l’épaule dénudée, à gauche du tapis. Elle tient un éventail d’une main et joue avec sa boucle d’oreille de l’autre. S’ennuierait-elle ? Ou alors, l’objet de la divination appartient-il à la femme à droite qui dans sa pose presque couchée, semble distraite par la conversation avec la fumeuse ?
La liseuse s’apprête à dire certains secrets à ces beautés intemporelles que le tapis mure à jamais dans le silence. Elle est la seule figure du tapis qui existe dans notre réalité encore aujourd’hui. Dans chaque famille, au moins une des femmes sait lire dans le marc de café. Par contre, dans la communauté turque où je grandissais, les femmes ne se dénudent pas les épaules. Les décolletés sont bannis. Les mères frappaient là où nous les filles osions montrer un peu de chair. Les femmes ne s’ennuient pas. Le quotidien chargé de milles choses à faire rigidifiait les corps et fermait les coeurs. Les tâches ménagères et maternelles affaissaient les courbes d’une féminité refoulée au seul lit du devoir conjugal.
Le mur d’hommes, dont mon père initia la photo, pose devant des femmes qu’ils fantasment encore. Une féminité qu’ils interdisent à leur propres femmes, filles et soeurs. Ces hommes rêvent de ces hétaïres d’un orient, mais leur femmes toutes aussi orientales, ne peuvent pas s’en inspirer.
La beauté fascine et suscite la peur. La faux de leurs regards dominants nous suivait comme une ombre.
Je grandissais dans une enceinte de femmes coupables d’être des femmes. Gare aux jolies visages, gare à la taille fine qui s’élance dans la rue, gare aux seins proéminents qui exciteraient ces messieurs, gare au plus modeste décolleté penché sur un service à café, gare aux regards de khôls et aux cheveux libérés, gare à la femme… Le grand tapis de ce jardin enchanté qui décoraient nos murs, nous en rappelait à chaque instant les dangers.