Dans l’intimité d’une pastèque

Un homme et une femme
dans l’intimité d’une pastèque.

Un été comme tous les étés,
un arrêt en bord de route parmi des milliers.

Une pause chaude et sèche
dans ma mémoire.

Un bord de route en Anatolie.
La terre à fleur de peau,
une aura de pierres
et des détritus.

Entre-deux, un couple.

L’homme penché, mal assis,
mon père.

Il savoure l’instant d’une fraîcheur
il dégourdit ses jambes
après des heures assis au volant de sa Ford bleue.
Il aime encore le bleu.

Ma mère rêve.
La chair déchiquetée
et le couteau en main.
Sur cette photo, elle n’a pas 40 ans.

Dans le silence, elle planifie.
Elle tranche, la pastèque est servie.
Mon père déguste
prêt à reprendre le volant
et conduire madame et ses enfants.

Je m’arrête sur cette image.

Elle résiste.
Son silence épais m’aspire, il ne dit pas, il ne reflète pas… Un miroir noir.
Je la regarde depuis des semaines et je ne fais que plonger dans du bruit.

Une cacophonie de souvenirs.
Attirée par son regard. À elle.
Impénétrable.
où mes propres cris font écho.

Il y a des images comme ça.
Elles nous crient dessus.

Ma mère n’est pas une rêveuse. Chaque désir, elle les a réalisé.
Je la soupçonne dans un horizon bleu,
Sur la terrasse de sa maison qu’elle construira
30 ans plus tard.
J’ai vu le même regard face à la mer.

Mes parents,
entre-deux,
jamais installés,
toujours sur les routes
encore aujourd’hui.
Ils portent mon foyer en exil.

Nulle part
Et entre-deux.
Exilés, même de retour chez eux.
Est-ce pour cette raison que les immigrés
construisent tous des maisons dans leur village ?

Après 50 ou 60 ans,
La plaine de la faim et de la soif se repeuplent en maisons préfabriquées.
Certaines avec piscines.
L’immigration ne s’est pas arrêtée. Elle s’est enflée.

Même de retour au pays, des foyers en exil.

Dans un paysage transformé.

Un homme et une femme,
depuis toujours,
Exilés d’eux-mêmes.
Exilés l’un de l’autre.
Exilés de nous les enfants.
Immigrés dans l’âme.
Lorsqu’ils décidaient de retourner vivre au pays,
Arrachés à ma chair.
Ils abandonnaient la maison de mon enfance.

Entre eux, une pause.
Le temps d’une fraîcheur sucrée,
une pastèque juteuse et généreuse.
Le goût de la chair éventrée,
pleine de pépins noirs.

Le mirage d’une intimité.
Qui m’a tellement manquée.

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